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Un jeu sur l’industrie du jeu…

 

Un jeu sur l’industrie du jeu…

Le studio texan Devolver Digital, à qui l’on doit l’excellent Reigns, fait de nouveau parler de lui en éditant une création originale, à savoir Fork Parker’s Crunch Out, développé par les américains de Mega Cat Studios. Ce dernier, proposé uniquement sous la forme d’une cartouche Super Nes en édition standard et en édition limitée (seulement 1000 exemplaires), a été conçu dans l’optique de sensibiliser les joueurs sur les difficultés et le mal-être que rencontrent les équipes, lors de la création d’un jeu vidéo et plus particulièrement durant les pics d’activités appelés « Crunch ».

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Fork Parker’s Crunch Out, « un jeu d’arcade à l’ancienne ».

Version cynique de l’industrie vidéoludique

À l’instar d’un Mad Games Tycoon ou Game Dev Story, le joueur devra développer et maximiser des profits en incarnant Fork Parker, directeur financier dont les objectifs sont de rentabiliser, par des méthodes fortement discutables, son capital humain. Dans le communiqué de presse, on peut lire que « l’amour immodéré de Fork Parker pour le profit et ses stratégies de management pour le moins discutables (stagiaires sous-payés, heures supplémentaires obligatoires, défibrillateur d’urgence en cas de décès…) vont lui permettre de faire respecter toutes les deadlines à ses équipes, tout en maintenant leur motivation au niveau le plus élevé grâce à d’hypothétiques bonus, malheureusement calculés en fonction de la réception critique de leur jeu ». Parmi le panel d’actions et de fonctionnalités proposées, le joueur devra user de tactiques douteuses pour gérer son équipe, investir les bénéfices obtenus et effectuer des choix cornéliens tels qu’acheter une machine à café pour tenir éveillés les développeurs ou une paire d’aile pour surveiller ses employés plus efficacement, déployer des bonus spéciaux pour atteindre la deadline à temps ou encore, prendre des mesures exécutives tout en jouant à des mini-games passionnants. Satyrique et profondément ancré sur des bases humoristiques, le jeu souhaite avant tout alerter sur les conditions de travail, parfois désastreuses et toxiques, dans lesquelles sont, bien souvent, plongées les équipes des studios de développement lors des périodes de « crunch ».

Un constat en contradiction avec les valeurs de Devolver Digital, studio indépendant ciblant les petites productions, économes en ressources financières comme humaines. « Ce crunch qui brise les gens dans les grands studios, ce n’est pas nouveau. C’est juste un secret honteux que l’industrie n’a jamais réussi à résoudre en vingt ans, ce qui est assez scandaleux quand on voit l’argent qu’elle génère. Nous n’en parlons pas, et… puisqu’il n’y a pas de syndicat de développeurs de jeu, les représentants de l’industrie ne veulent pas énerver les éditeurs, qui sont souvent leurs plus grands sponsors », se désolait en avril Mike Wilson, cofondateur de Devolver Digital. Outre le coup de projecteur apporté sur ces problématiques, l’intégralité des revenus issus de la vente des cartouches Fork Parker’s Crunch Out, sera reversée à l’association Take This. Cette dernière est à l’origine du livre blanc publié en 2016, intitulé « Crunch Hurts » et sous-titré « Comment les surcharges de travail nuisent à la santé des employés, à la productivité et au résultat financier d’un studio ». Avec un prix unitaire fixé à 49,90 dollars pour la version standard et un tarif indiqué à 149,90 dollars pour la version limitée qui comprend une cartouche éclairée, l’association pourrait bien capter une somme importante à investir dans ses actions caritatives.

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Premiers badges et tracts distribués par la Game Workers Unite.

Syndicalisation de l’industrie 

Tout comme les pays anglo-saxons d’où est origine le mot « Crunch », la France, l’un des pays les plus restrictifs et régulés concernant les conditions de travail, n’est pas exempt de ces difficultés. C’est parti de ce constat que le Syndicat des Travailleurs du Jeu Vidéo s’est constitué en septembre 2017. Alors que les employés du studio Eugen Systems, connu pour son implication dans la production de titres de stratégies en temps réel tel que Steel Division: Normandy 44, couvaient une grève (une première depuis 2011 dans l’industrie), le SJTV s’insurgeait en février dernier, attaquant même Denis Masseglia, Député à l’origine du groupe parlementaire sur le jeu vidéo : « L’Assemblée clame que nous sommes une industrie de pointe, une fierté nationale dont il faut brandir les chiffres et s’enorgueillir, tout en fermant les yeux sur les entorses aux droits des femmes et des hommes qui la font vivre ». Le but de participer aux échanges avec les parlementaires semblent avoir été atteint, puisque Denis Masséglia signalait via une note vouloir « rencontrer et échanger sur les problématiques qu’ils [ndlr : les représentants du SJTV]  soulèvent de manière constructive et sereine ». Désormais, aux côtés du SELL (Syndicat des Éditeurs de Logiciels de Loisirs), le SJTV peut activement défendre le droit des employés du jeu vidéo. Outre les cinquante jours de grèves des salariés d’Eugen Systems, d’autres affaires telles que les soucis de management évoqués chez Quantic Dream ou les enquêtes pour sexisme et/ou harcèlement, se multiplient…

Plus récemment, outre-Atlantique, la contestation sur les mauvais traitements imposés par les employeurs s’est matérialisée fin mars sous la forme du Game Workers Unite (GWU). « Game Workers Unite est une organisation à grande échelle qui cherche à connecter les militants syndicalistes, les travailleurs exploités, et les alliés sans limites de frontières ou d’idéologies, en vue de construire une industrie du jeu vidéo syndiquée », peut-on lire sur le site officiel du syndicat américain. La création d’une première structure mondiale cristallise le phénomène d’internationalisation du syndicalisme dans l’industrie vidéoludique. Cette entité s’est créée grâce à un canal de l'application Discord réunissant des développeurs venant des Etats-Unis, du Canada, de la Suède, d’Australie, du Brésil, ou encore d’Argentine. Pour le moment, la structure n’a pas encore démontré ses capacités de nuisance vis-à-vis des studios de développement ou des lobbys fortement présents.

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